Sans Histoire.
Par d'Agnès Desarthe.

 

Une des langues que j'ai entendues en grandissant s'appelle le Judéo-Arabe. Je me demande à quel genre d'avenir ce dialecte peut prétendre aujourd'hui. Né d'une union sans doute aussi passionnée que celle qui engendra le Yiddish - illégitime rejeton de l'Hébreu et de l'Allemand - il apparaît fragile, menacé. Certains matins on en rirait presque, si l'on n'avait pas la gorge si nouée.
La situation au Proche-Orient, telle qu'elle est décrite par les médias, telle qu'elle est vécue par la plupart des français, est simple : Tous, ou presque, s'accordent à dire que les méchants israéliens spolient les pauvres palestiniens. Aux jets de pierre, ils répondent par les armes à feu, et ce sont des soldats qu'on envoie contre des enfants. D'un côté le vilain colonisateur, de l'autre le pur martyr. Quant aux bombes humaines, elle seraient filles de désespoir.
Je croyais, mais j'étais sans doute trop naïve, que le manichéisme n'avait pas survécu , qu'on avait appris à suspendre son jugement, à connaître avant de trancher, à comprendre avant de condamner. Ici, l'accusé est présumé coupable.
Beaucoup d'entre nous lors du conflit en ex-Yougoslavie, ou, plus récemment dans les affrontements au Kosovo (je choisis délibérément des luttes intra-européennes, proches et donc plus faciles à décrypter) avouaient ne pas savoir qu'en penser, et s'en remettaient à des dictons imbéciles (mais sages, si sages et combien je les regrette soudain !) du genre " qui de la poule ou de l'œuf ? "
Non qu'il faille s'incliner stupidement devant la réalité, non qu'il faille, à la manière d'une autruche, enfouir sa tête dans le sable en hurlant " de toute façon, moi, ça me dépasse. " Il s'agirait d'avantage de réfléchir avant de parler, de se documenter avant d'écrire.
La lutte pour le territoire ne date pas d'hier, elle est le fruit d'un incompréhension cacochyme et d'une méconnaissance trop largement partagée d'enjeux culturels, politiques et économiques. J'aimerais appeler quiconque s'arroge le droit de commenter cette situation à replonger, ne serait-ce que quelques heures, dans les livres d'histoire, à interroger les intérêts jordaniens, par exemple, et, plus généralement, à questionner la place réelle et non déclarée faite au Palestiniens dans les pays arabes.
Mon projet, en écrivant ceci, n'est pas de légitimer la politique de Sharon. Ce que je cherche à faire apparaître, c'est la partialité féroce et bien-pensante d'une part grandissante de la population. Et par " population ", je n'entends pas user d'un euphémisme qui désignerait adroitement les musulmans de France, une certaine gauche républicaine, ou une droite nostalgique ; nous sommes tous concernés, européens, catholiques, et juifs même, si souvent tentés par le démon séduisant de la haine de soi.
Ce à quoi nous sommes en train d'assister a un nom, un nom que l'on peut trouver obscur ou pompeux, mais qui a le mérite de décrire parfaitement le phénomène : " Retour du refoulé ". Après des années passées à devoir " se la fermer " en regardant Shoah, parce que tout de même, c'est pas marrant ce qu'ils ont subi, on peut enfin " se lâcher ". Et vive l'amalgame : Tsahal et Nazis, même combat, Ramallah et Auschwitz, blanc bonnet et bonnet blanc.
J'ai grandi avec S.O.S racisme, et je nous sentais protégés, nous tous, arabes, juifs, noirs et autres minorités ethniques ou sociales, de la haine des uns pour les autres. J'ai grandi dans l'idée que la prise de conscience n'était pas qu'une vaine expression. Mais il semble aujourd'hui que l'angélisme étouffant du politically correct n'ait su produire qu'un retour de bâton aussi désespérant par son aveugle cruauté, que l'était son antécédent par ses écœurantes manœuvres d'édulcoration.
On traite mes enfants de sales juifs . Je n'aurais jamais cru, ayant eu la chance de naître vingt ans après la seconde guerre mondiale, que j'aurais un jour à leur expliquer le sens d'une telle insulte. Je n'ai d'ailleurs pas grand chose à leur apprendre. Ils savent déjà, malheureusement, ou heureusement (selon que l'on est optimiste ou pessimiste) qu'il n'y a pas grand chose à attendre du côté du partage et de la reconnaissance de l'autre, que ces deux garants de la cohésion sociale ne sont pas, ou plus, des acquis, qu'il va de nouveau falloir se battre pour préserver la concitoyenneté.
Ayons donc l'humilité de chercher à en savoir plus, ayons l'audace de ne pas croire tout ce que l'on nous dit, de ne pas céder à l'émotion facile. Faisons en sorte que le mot " martyr " ne devienne pas " tendance ", comme on dit dans la mode. Prendre partie pour l 'un ou pour l'autre ne devrait jamais être une question d'esthétique. C'est d'éthique que nous avons besoin pour penser le déroulement du conflit israélo-palestinien, d'éthique, de recul, de connaissance et, comme le disait récemment un penseur que je salue au passage, de tact.